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Full text of "Discours sur l'ouvrier prononcé par le Révérend M. Colin, P.S.S. devant l'Institut des Artisans Canadiens, le 2 avril 1869"

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DISCOURS 



SUR 



L'OUVRIER 

PRONONCÉ PAR LE 

Révérend M. COLIN, P. S. S. 



L'INSTITUT DIS ARTISANS CANADIENS 

LE 2 AVRIL 1869. 



MONTRÉAL 

TYPOGRAPHIE LE NOUVEAU MONDE 
*23, Rue St. Vincent. 

1869 



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DISCOURS 

SUR 

L'OUVRIER 

PRONONCÉ PAR LE 

Révérend M. COLIN, P. S. S. 

DEVANT 

L'INSTITUT BIS ARTISANS CANADIENS 

LE 2 AVRIL 1869. 



# 



MONTRÉAL 

TYPOGRAPHIE LE NOUVEAU MONDE 
23, Rue St. Vincent. 

1869 






[Du Nouveau Monde du 6 Avril.J 

Suivant notre promesse, nous donnons au- 
jourd'hui un compte-rendu aussi exact que 
possible du magnifique discours de M. l'abbé 
Colin sur YOuvrie?*, son vrai caractère, les 
dangers qui l'entourent. Ce rapport a été 
rédigé sur des notes très-complètes, et sans 
prétendre à une exactitude absolue, nous 
croyons qu'il donne une bonne idée de ce 
morceau d'éloquence. Nos lecteurs, surtout 
de la classe ouvrière, y trouveront de grands 
enseignements. 



DISCOURS SUR L'OUVRIER 

PRONONCÉ PAR LB 

Révérend M. COLIN, P. S. S. 

DEVANT 

L'INSTITUT DES ARTISANS CANADIENS 

Le 2 Avril 1869. 



M. le Président, Mesdames et Messieurs, 

Ayant eu l'honneur d'être appelé à 
prendre la parole devant une société 
qui se fait gloire de représenter les in- 
térêts et le progrès du pays, j'ai cru 
devoir avant tout me fixer le rôle que 
j'avais à remplir. J'ai donc parcouru 
quelque chose de l'histoire, de la phi- 
losophie et de l'économie politique 
pour savoir à quel point de vue la 
classe ouvrière avait été envisagée. 
Je suis sorti de cette étude avec un 
sentiment de profonde indignation, 
car je me suis convaincu qu'elle avait 
été mal appréciée et mal traitée. 



4 



Dois-je y joindre mes reproches ? 
Non, ce n'est pas ici le lieu. Dois-je 
condamner les associations de bien- 
faisance ? Non certes, ce serait con- 
tre ma conscience. 

Je ne prendrai pas ici le rôle d'ac- 
cusateur, mais celui de défenseur. 
Il était impossible pour moi de mieux 
choisir le temps et le lieu, puisque 
j'ai l'avantage de parler en présence 
d'un auditoire aussi équitable dans 
ses jugements et si bien prévenu en 
faveur d'une si belle cause. 

Un mot malheureux est tombé de 
la plume d'un écrivain célèbre de no 
tre temps. Cet homme ayant étudié 
l'histoire des associations ouvrières, 
disait que « toutes lui semblaient avoir 
pour origine un esprit de perturbation 
et de révolution. » 

Je ne crains pas d'affirmer, avec plu- 
sieurs autorités non moins respecta- 
bles, qu'en cela il s'est trompé. 

Peut-être avait-il été mal impres- 
sionné ; car autrefois l'antiquité, et de 
nos jours la philosophie et l'utopie poli- 
tique se sont étudiées à jeter l'outrage 
à la classe oavrière. 

' L'antiquité faisait de l'ouvrier un 
esclave : premier outrage. 



La philosophie moderne en veut 
faire une bête des forêts: deuxième 
outrage. 

L'utopie politique en veut faire un 
destructeur: troisième et suprême 
outrage. 

Et c'est à la vue de ces faits que M. 
Augustin Thierry s'écriait que « les 
associations ouvrières semblent avoir 
pour origine un esprit de perturba- 
tion et de révolution. » 

C'est contre cette assertion que je 
m'inscris en contradicteur pour la 
défense du travailleur. 

L'antiquité païenne ne voyait 
dans l'ouvrier qu'un être déchu, et le 
réduisait en esclavage. Neuf siècles 
avant les lumières de l'Evangile, le 
chantre sublime des plus grands héros 
et des guerres les plus fameuses, résu- 
mant comme un écho toutes les voix 
de son temps, lançait sur la tête du 
travailleur cette lourde malédiction : 

Marche, marche, tu n'arriveras 
jamais en ce monde. 

Cinq siècles plus tard, le plus beau 
génie du passé répétait cette malédic- 
tion qui se perpétua à travers les 
âges. 

En vain pour venger l'injure, le 



Dieu Eternel faisait-il monter sur le 
trône des Césars par les mains de la 
fortune, des fils de laboureurs, de jar- 
diniers, et de cordonniers dans la per- 
sonne des Galère,des Probus et des Vi- 
tellius; en vain écrivait-on sur le mar- 
bre de la statue d' Auguste,ce souverain 
du monde entier : « Ton grand père 
n'était qu'épicier,» la malédiction 
pesait toujours et le peuple restait 
esclave. 

Et pour faire tomber l'anathème, il 
a fallu que le roi des siècles quittant 
son trône, se fît lui-même artisan ; 
que l'Eglise eut pour berceau une 
étable ; que le premier pontife suprê- 
me fût un pêcheur, et que la voix du 
grand apôtre se déployant au dessus 
des nations, proclamât « qu'à l'avenir 
il n'y avait plus ni grec ni romain, 
ni juif ni gentil , mais que nous 
n'étions tous qu'une même chose en 
Jésus-Christ.» 

Ouvrier, tu es délivré des chaînes 
qui te retenaient depuis des siècles 
dans l'esclavage, tes droits sont recon- 
nus, ta dignité est relevée, ta gran- 
deur et ta liberté proclamées, et c'est 
de Jésus Christ et de son Eglise que 
Ui tiens ces bienfaits. 



Aime la bien cette Eglise, jette-toi 
dans son sein ; elle te conduira et te 
fera progresser. Attache -toi bien à 
elle, car elle sera ta protectrice et ta 
gardienne dans les luttes formidables 
qu'il te reste encore à soutenir contre 
l'impiété philosophique et l'ambition 
des meneurs politiques. 

C'était par ignorance des droits de 
l'homme que l'antiquité méprisait le 
travailleur, en faisait un esclave. 
C'est par haine au sein de la lumière 
que l'impiété philosophique le dégra- 
de. Le crime n'en est que plus grand. 

Soyons confus pour l'honneur de 
l'humanité d'un pareil excès. C'est là 
que toujours aboutissent les égare- 
ments de l'esprit ajoutés à la déprava- 
tion du cœur' 

« L'homme vraiment grand, dit l'un 
de ces philosophes fameux, l'homme 
vraiment propriétaire est le sauvage 
né dans les forêts. » 

Et comme il faut donner à l'enfant 
une éducation digne d'une pareille 
destinée, voici les règles qu'il propo- 
se : 

« L'enfant n'appartiendra que cinq 
ans à sa mère, et deviendra ensuite le 
bien de l'Etat; il sera en toutes saisons 



8 



vêtu de toile, couchera sur des nattes, 
dormira huit heures, et se nourrira de 
racines, de pain et d'eau. » 

C'est ainsi qu'il espère couvrir le 
monde d'une génération saine et vi- 
goureuse. 

Cependant, les scrupules lui sur- 
viennent ; il craint de n'avoir pas en- 
core assez avili notre nature : il n'a 
fait de l'homme qu'un sauvage, c'est 
trop peu pour assouvir sa haine contre 
la société ; il faut encore qu'il en fasse 
une bête des forêts. « Homme, ajoute- 
t-il avec un redoublement d'audace, 
l'animal est ton semblable, oui ton sem- 
blable, peut-être même est -il ton 
supérieur; (ici je frémis d'indigna- 
tion) et il est vraiment au-dessus 
de toi, parcequ'il est plus heureux.» 
Puis, froidement, il ajoute que ce 
qu'il vient d'annoncer est une vé- 
rité dure. 

Oh ! philosophie dégradante et dé- 
gradée ! 

Ouvriers, n'écoutez point cette phi- 
losophie ; plus encore que le paganis- 
me elle n'a pour dessein que de vous 
avilir. Vous étiez esclaves dans l'an- 
tiquité ; mais la philosophie jusqu'où 
vous fait-elle descendre! 



9 



L'utopiste, dans ses rêves d'ambi- 
tion, va vous plonger plus au fond 
encore dans l'abîme. Dans ses mains, 
et suivant ses désirs, vous ne serez 
plus qu'un instrument sanglant de 
ruine et de destruction. La richesse, 
vous dira-t-il, n'est que vol; l'opu- 
lence, infamie. No l'écoutez point, 
c'est un fourbe qui vous trompe. C'est 
par ces mots qu'il vous conduit aux 
barricades, qu'il soulève les révolu- 
tions et qu'il verse votre sang en 
vous faisant verser le sang de vos 
frères. 

Ecoutez cette voix horrible qui sem- 
ble plutôt sortir des profondeurs de 
l'enfer que du fond d'une poitrine hu- 
maine. C'est la voix d'un révolution- 
naire dans le délire de ses fureurs. 
« Si Brutus ne tue point les autres, il 
se tuera lui-même,)) et c'est de lui 
qu'il parle en ces termes. 

Le peuple s'arrête frappé d'épou- 
vante et d'horreur; il a peur de ce 
maître féroce ; mais lui, « lâches, s'é- 
crie-t-il, arrachez-moi le cœur etman 
gez-le ; vous deviendrez plus grands » 
et plus méchants. 

L'horreur m'empêche de rien ajou- 
ter. Je frémis, vous frémissez tous 



10 



comme moi. La haine ne peut pous- 
ser plus loin ses formidables trans- 
ports 

C'est trop peu encore. Le meneur 
politique, le factieux, le révolution- 
naire, après s'être servi de vous pour 
détruire les autres ne cherche dans 
son ambition, qu'à vous détruire vous- 
mêmes. 

Entendez-vous ce bruit lointain 
semblable aux flots d'une mer qui 
monte en mugissant ? C'est le bruit 
de tout un peuple en tumulte qui se 
presse et s'agite autour du char éblouis- 
sant de la fortune. 

Je le vois ce char dont les flancs 
semblent ruisseler des couleurs écla- 
tantes de l'or et de l'argent. Au centre 
se dresse la statue d'or de la fortune. 
Ce sont les coursiers du temps qui l'em- 
portent. Voilà cette fortune qu'il faut 
conquérir, ce capital qu'il faut ravir 
en l'arrachant par violence aux mains 
d'autrui. Mais qui l'aura, cette for- 
tune? qui le possédera ce capital ? Ils 
sont mille qui essayent de le ravir. 

C'est ici que se révèlent les ignobles 
desseins du meneur politique dans ses 
clubs, ses grèves. 11 fait couler à force 
de discours trompeurs le venin de sa 



11 



haine dans le cœur du peuple, le 
plonge dans la plus funeste des ivres- 
ses, l'exalte, le transporte jusqu'au ver- 
tige, puis quand il l'a abusé, le saisit, le 
jette impitoyablement sous les roues 
du char qui l'écrasenten frémissant, et 
d'un bond montant seul sur le char de 
la richesse, il prend pour lui la fortune, 
saisit les rênes du despotisme et pré- 
tend seul jouir et régner. 

Ouvriers, voilà ce que vous prépare 
le meneur politique, le factieux, l'ambi- 
tieux. Il vous flatte pour vous sou- 
lever, puis quand il vous a tournés à 
son propre profit, n'étant plus dans ses 
mains qu'un instrument nuisible, il 
vous rejette avec dédain et sans pitié il 
vous écrase. 

Où est-il le coupable qu'il faut ac- 
cuser de ces révolutions sanglantes 
qui agitent et bouleversent depuis plus 
d'un demi-siècle le monde tout entier ? 
Est-ce l'ouvrier ? Est-ce l'impiété ! 

Ouvriers, vous n'êtes qu'une victi- 
me. C'est vous, philosophes impies, 
vous, meneurs politiques, qui seuls 
portez sur votre tête le poids de si 
grands crimes. Tant de malice et tant 
de haine ne seron t jamais dans le cœur 
du peuple, dans le cœur de l'ouvrier, 



12 



et si parfois il est capable de ces grands 
attentats qui font crouler les empires, 
il est moins criminel qu'il n'est mal- 
heureux ; car toujours il succombe 
lui-même sous les ruines qu'il accu- 
mule sans le savoir, et c'est d'ailleurs 
que de son propre fonds que lui est 
venu tant de malice. 

Donc, ouvriers, n'écoutez jamais 
l'impiété du faux philosophe ; n'écou- 
tez jamais non plus les faux discours 
du meneur politique. L'un vous 
dégrade et l'autre vous détruit. 

Qu'est-il donc par lui-même cet 
ouvrier qu'on a tant calomnié ? c'est 
ce qui nous reste maintenant à exa- 
miner. 

Nous venons de voir ce qu'en fait 
l'impiété, voyons maintenant ce qu'en 
font les nobles instincts de la nature 
que Dieu lui a donnée. 

Ouvrier,qui-<3s-tu, toi qui dès l'aube 
du jour longes ce trottoir d'un pas 
grave et modéré? — Je suis fils du 
peuple. — Où vas-tu avec ce tablier 
sous le bras, ce ciseau dans une main 
et ce marteau sur l'épaule ? — A mon 
devoir. — Mais où te porte ton devoir ? 
— A l'atelier, la patrie du travail. 

Oh ! qu'il est beau le travailleur 



13 



quand il suit son propre génie. Je le 
suis, j'entre avec lui. Quel beau 
spectacle ! 

"Entendez- vous le bruit saccadé du 
marteau qui retentit sur l'enclume ? 
ce chant de la patrie ou ce cantique 
de la religion qui se mêle au siffle- 
ment de la vapeur et aux grincements 
de la lime ou de la scie ? C'est l'ou- 
vrier à son travail, l'ouvrier qui gagne 
le pain de ses enfants en gagnant son 
salaire. Oh! nobles sueuis que vous 
êtes respectables ; coulez, coulez, vous 
ne serez point perdues ; vous êtes les 
sueurs du courage, les sueurs de la 
force, de la belle activité qui se déve- 
loppe. Les anges vous recueillent 
dans l'urne de la religion, et un jour 
vous les verrez là haut qui vous se- 
ront rendues comme autant de perles 
et de diamants. 

Ainsi, lo l'ouvrier, par son propre 
génie, est Yhomme du travail. 

Déjà le soleil est à son déclin et les 
ombres tombent des cieux. Fils du peu- 
plej'heure est venue, ton jour est rem- 
pli, reprends ta veste de bure. Ti sort. 

Ouvrier, où vas-tu ? — A mon devoir. 
— Mais ton devoir où te porte-t-il? — A 



ma famille. — Quoi, à ta famille, à ton 
foyer domestique ! 

Oh ! Quel génie que le génie du 
travailleur. Il n'est pas seulement 
l'homme de travail, mais encore 
Thomme de cœur. 

Je le suis, je frappe à la porte, j'ou- 
vre... quoi de plus admirable ! C'est un 
père de famille joyeux et tranquille 
au milieu de ses chers enfants. L'un 
le regarde en souriant, l'autre grimpe 
sur ses genoux en le caressant avec 
tendresse. L'épouse ivre de joie, lève 
les mains en haut en bénissant le ciel. 
Et lui, le cœur attendri de l'amour le 
plus pur, il verse des larmes de jouis- 
sance et de bonheur. 

Ainsi, 2o l'ouvrier, par son propre 
génie, est V homme de cœur. 

C'est le plus beau des matins. L'air 
est frais et mon regard plonge avec 
délices dans l'immense azur du beau 
ciel canadien. J'entends les cloches 
qui s'ébranlent, le son coule, s'étend 
et porte l'allégresse dans toute la cité. 
Les murs de la maison s'agitent dou- 
cement, les vitres frémissent en sou- 
riant, tous les cœurs sont émus et 
battent dans les poitrines ; c'est le jour 



15 



du repos, le dimanche, le jour de la 
religion. 

Ouvrier , où vas - tu de ce pas 
pressé, avec ces habits de fête ? — A 
mon devoir. — Et où te porte ton de- 
voir ? — A mon Eglise, c'est le jour du 
dimanche. 

Ah ! le jour du dimanche, tu le con- 
nais donc, brave et pieux artisan. En- 
tre sous ces parvis sacrés, va t'age- 
nouiller sous ces voûtes gothiques, au 
pied des tabernacles sacrés, va porter 
ta prière au Dieu que tu adores, va 
lui demander qu'il bénisse tes enfants, 
soutienne ton courage, préserve ta 
conscience et féconde ton travail. Rien 
n'est plus beau que l'ouvrier, qui après 
avoir arrosé la terre de ses sueurs gé- 
néreuses va se courber devant le père 
du monde pour lui demander ses grâ- 
ces et porter jusqu'à lui ses immortel- 
les espérances. 

L'ouvrier, il est donc par son génie 
l'homme de foi. 

Ainsi, homme de travail, homme 
de cœur, homme de foi, voilà l'ou- 
vrier libre de l'impiété, libre de l'uto- 
pie,libre des passions, quand il suit les 
plus purs et les plus nobles instincts 



16 



qu'ont déposés en son cœur les mains 
de Dieu et de la religion. 

Voilà donc, travailleurs qui m'en- 
tendez, voilà donc ce que vous devez 
être vous mêmes; mais la main sur la 
conscience, est-ce là toujours ce que 
vous êtes ? 

Ici point de reproches, je vous l'ai 
annoncé, je ne viens point vous en 
faire. Mais, sachez-le, qui refuse l'ou- 
vrage, ne porte le poids du jour qu'en 
murmurant, n'aspire qu'à gagner sans 
rien faire, par trouble et sédition, ce 
n'est pas là l'homme de travail ; ce 
n'est pas l'ouvrier canadien. 

Qui délaisse sa famille, fait pleurer 
son épouse, néglige ses enfants, pré- 
fère aux douceurs du foyer domesti- 
que les excès dégradants de la boisson, 
du jeu et de la cantine, ce n'est plus 
l'homme de cœur ; ce n'est plus Fou- 
rrier canadien. 

Qui méconnait son église, méprise 
le dimanche, insulte à sa foi et à sa 
religion, n'est plus l'homme de foi, 
n'est plus l'ouvrier canadien. 

Qu'est-il? L'homme de la passion. 

Faut-il ajouter quelque chose en- 
core? Oui, et ce sera en considérant 



17 



l'artisan formé en corps dans ses asso- 
ciations, en ^'adressant surtout aux 
dignes membres de l'Institut des Arti- 
sans Canadiens. 

Et après avoir revêtu le travailleur 
de la dignité d'homme de travail, de 
cœur et de religion, nous allons en- 
core le couvrir du brillant manteau de 
l'homme de progrès ; car par ses asso- 
ciations bien entendues, bien gouver- 
nées, vous devenez dans vos limites 
et de justes proportions les hommes 
d'industrie et de civilisation. 

Cultivez la science, c'est elle qui 
vous grandira. 

Il y a dans l'homme un désir insa- 
tiable de s'instruire ; plus il apprend 
plus il veut savoir, à chaque pas il dé- 
couvre des horizons nouveaux. Dieu 
a mis dans son cœur une immense 
avidité de savoir, une volonté sans 
limites de s'élever, et c'est la pre- 
mière et la plus grande de ses am- 
bitions. L'étude développe ses facultés 
intellectuelles ; il perçoit avec facilité 
les problèmes les plus difficiles et il 
monte toujours. 

C'est ainsi qu'il devient l'homme 
de progrès, et de son pays. 



18 



Il y a dans les associations comme 
la vôtre un triple apostolat, lo. Apos- 
tolat industriel ; 2o. Apostolat écono- 
mique ; 3o. Apostolat national. 

Un apostolat Industriel : en effet, c'est 
ainsi qu'on se forme au commerce et 
à l'industrie ; c'est ainsi que Montréal 
élargit ses rues, élève ces magnifiques 
édifices qui font son orgueil et 1 ad- 
miration des étrangers qui la visi- 
tent. 

Il y a chez l'artisan canadien une 
habileté, un talent naturel vraiment 
merveilleux qu'on ne retrouve nulle 
part ailleurs au même degré. Il a 
quelque chose qui en fait un véritable 
artiste, et je puis dire qu'il y a ici 
autant d'artistes que d'ouvriers qui 
m'écoutent. Le canadien possède natu- 
rellement le sentiment du beau. 

Vous avez dans le développement de 
de vos facultés intellectuelles un trésor 
plus riche que l'or, l'argent et les pier- 
reries ; c'est le talent que vous a 
départi la Providence, et à votre place 
je n'en désirerais pas d'autre. Etudiez 
donc, développez votre intelligence, 
faites marcher les arts, enrichissez 
votre pays, couvrez le de monuments 



( .) 



durables, faites-en un prodige de 
beauté, c'est là votre mission, et vous 
serez les hommes du progrès et de la 
nation. 

Un apostolat économique : — Car c'est 
un principe d'économie qui a présidé 
à la fondation de toutes les sociétés de 
secours mutuels ; leur but, c'est de 
procurer aux membres un moyen 
abondant de subsistance, de mettre le 
bien aise dans la famille. 

Un apostolat national : — Il est impos- 
sible que tant de nobles cœurs battent 
ensemble, s'unissent et se rapprochent 
sans qu'il en résulte pour le pays je 
ne sais quel esprit de pacification, de 
bonne entente, d'harmonie, de vérita- 
ble fraternité, qui fait de vous tous 
une seule famille, de tous les cœurs 
un seul cœur. 

Il y a dans vos sociétés une fer- 
mentation secrète qui produira paci- 
fication et prospérité pour la patrie. 

Voilà comment je les envisage ; 
et je dirai, honte à ceux qui ont voulu 
flétrir la plus noble des classes ! Honte 
à ceux qui ont porté contre les ouvriers 
des accusations perverses et calom- 



20 



nieuses; car ils sont les hommes de tra- 
vail, de cœur, de foi et de progrès. 

Qu'il me soit permis d'ajouter en- 
core quelques mots. Je l'avoue, ce 
n'est pas sans une certaine réserve, 
ou plutôt sans une certaine crainte 
que je vais m'expliquer ; parceque je 
ne voudrais pour rien au mondequ'un 
ouvrier pût dire avec raison qu'un 
prêtre lui a fait de ia peine. Mais 
nous sommes en famille, je puis donc 
vous parler à cœur ouvert. 

Vous êtes grands, vous êtes nobles ; 
Eh bien, pas de secrets. Pourquoi se 
voiler le visage quand on aime sa re- 
ligion et son pays ? 

Avez-vous peur de votre pays ? il 
vous aime de toutes ses forces. 

Avez-vous peur de la religion ? 
Mais c'est une mère ; elle vous chérit 
du fonds de ses entrailles, c'est votre 
libératrice, celle qui vous a tirés de 
l'esclavage de l'antiquité, de l'abaisse- 
ment où vous réduisait la philosophie, 
et de la destruction où vous entraî- 
naient les meneurs politiques ! 

N'aimez-vous pas votre pays ? Oh ! 
oui, vous l'aimez, etsans doute vous se- 
riez prêts à prendre les armes pour cou- 



•il 



rir à sa défense s'il était menacé d'inva- 
sion étrangère. 

N'aimez-vous point votre religion ? 
Mais vous lui devez tout, et laissez- 
moi vous le dire, ni la patrie, ni la 
religion ne vous redoutent. Elles 
vous aiment trop pour croire qu'elles 
auraient droit de craindre. 

Levons donc tous les voiles, plus de 
secrets ni de faction ; que la paix soit 
votre devise. 

Pas de multiplicité non plus ; elle 
pourrait vous être funeste. Si j'avais 
un Yceu à émettre, ce serait de voir 
plusieurs de ces sociétés se réunir en 
une seule, qui serait assurée d'une 
existence vigoureuse. 

Pourquoi tant de chutes sous le 
souffle d'une passion ou d'une infor- 
tune, si ce n'est à cause de la faiblesse 
produite par la multiplicité ? 

Un jour dans une vaste prairie 
s'élevait un bosquet d'arbres dont la 
cime se perdait clans les nues. Bientôt 
le ciel se couvrit de nuages, un vent 
terrible se déchaîna. Sous l'effort de 
la tempête, les jeunes arbres se ren- 
versent les uns sur les autres ; les 
branches se brisent, le tronc craque,et 
s'abat avec un bruit redoutable, tandis 



22 



qu'un peu plus loin, un vieux chêne 
supportait sans fléchir les assauts de 
la tempête et sortait triomphant de la 
lutte. 

Les premiers, trop nombreux et trop 
rapprochés, s'étaient élancés super- 
bes dans les airs, mais ils manquaient 
de solidité, tandis que le second avait 
poussé de fortes racines. 

Il me semble que s'il y avait moins 
de sociétés,et si l'on pouvait former de 
celles qui existent un tronc unique et 
vigoureux,il pourrait se rire des vents 
et de la tempête. 

Un dernier mot : aimez la religion, 
cette bonne mère qui vous porte dans 
son cœur, qui vous a rendu votre 
qualité d'hommes, qui vous garde des 
factions et des meneurs politiques, 
qui veille sur vous avec une tendresse 
inexprimable. Ses ennemis sont les 
vôtres,ses détracteurs sont vos oppres- 
seurs, et craignez qu'en perdant la foi, 
vous ne perdiez aussi la liberté. 



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